Tiers-lieux : comment construire son modèle économique ?

Les modèles économiques des tiers-lieux sont par essence hybrides, fondés sur la multi-activité. Si certains sont spécialisés dans une thématique (nourricier, culturel, artistique…), ils combinent quand même différentes activités afin d’être pérenne. Si le gouvernement s’est doté d’un intérêt pour ces lieux avec un appel à manifestation d’intérêt (AMI) en 2019, certains craignent de voir ces projets perdre leur liberté d’action, dopés aux subventions publiques. En effet, les tiers-lieux peinent à trouver un modèle économique stable et dépendent souvent d’aides publiques. Ainsi, un modèle économique pluriel est nécessaire pour diversifier les sources de revenus et réduire les risques de dépendance à l’argent public.

D’après l’étude réalisée par le comité de recherche/action OpenScop, un modèle économique se structure généralement autour de 3 blocs :

  • la création de valeur (matérielle ou immatérielle)
  • la distribution de valeur (produits ou services pour les bénéficiaires)
  • la capture de valeur (les revenus).

Mais si le modèle classique de l’entreprise prône la croissance permanente, les projets de tiers-lieux prônent eux le simple équilibre financier. Raphaël Besson parle d’espaces « hors marché ».

Les ressources des tiers-lieux sont multiples

Nous avons observé que la plupart des tiers-lieux fonctionnent en deux temps : avec des activités rémunératrices (souvent via une SCIC), et des activités non lucratives (souvent via une association). Les activités rémunératrices (location de salles de réunions, séminaire, formation, location d’espaces, coworking) sont rapidement rentables car simples à mettre en place (tables, chaises, bonne connexion internet). Les activités non lucratives, elles, ne rapportent pas toujours grand-chose d’un point de vue financier, mais participent grandement au dynamisme, à l’image du tiers-lieu et à l’épanouissement du collectif.

Il est également intéressant de différencier le modèle économique du lieu physique, qui vise à rentabiliser les coûts et charges engagés pour l’infrastructure (payer un loyer, financer des travaux…) et le modèle économique du projet de tiers-lieu qui vise à animer une communauté (création d’évènements, de projets conviviaux…).

Plusieurs facteurs impactent l’équilibre financier

La plupart des tiers-lieux que nous avons rencontrés n’ont pas la prétention de générer de la croissance sur leurs produits et services, mais bien d’atteindre l’équilibre financier, en plus de pouvoir se rémunérer via des salaires. Mais cet équilibre financier n’est pas simple à atteindre. Il prend en compte :

  • le prix d’achat du lieu / le loyer : comme nous l’avons vu dans un précédent article, il existe différentes façons d’acquérir un lieu, plus ou moins coûteuses (héritage, mise à disposition par la mairie, achat, foncière immobilière…). Cette étape aura toute son importance dans le fait de devoir contracter un prêt ou non.
  • le montage juridique : certains statuts associatifs ne permettent tout simplement pas aux projets de réaliser trop de bénéfices ou de marge comme c’est le cas pour le 122 à Angers, qui réinvestit directement les recettes dans le tiers-lieu.
  • le coût des travaux : à l’achat, il faut être vigilant sur l’état des travaux à réaliser (rénovation, remise aux normes, coûts des matières premières…). Différentes solutions plus ou moins coûteuses existent pour équilibrer les finances : faire appel aux compétences de son entourage (troc de compétences), comme le Pôle XXI qui a fait installer toute l’électricité du bâtiment par un bénévole professionnel. Ensuite, les chantiers participatifs (gratuits, rapides, conviviaux mais moins professionnels, et chronophages) comme la Distillerie qui depuis 18 ans réalise beaucoup de travaux via des chantiers. Enfin, il est possible de faire appel à des professionnels du bâtiment mais cela représente un coût élevé. Le 122, lui, a financé ses travaux à 50% via l’association et à 50% via du mécénat ou les aides de la ville.
  • les sources de financements : la plus connue et utilisée par les tiers-lieux est la subvention. Les subventions peuvent être attribuées par les mairies, les communautés de communes, les départements, régions, l’Europe, via des appels à projet, par la CAF (espace agréé de vie sociale), etc. Remplir les dossiers de subvention demande en revanche un temps de travail conséquent, avec le risque de démotiver les équipes. A titre d’exemple, le WIP et le Fort de Tourneville répondent à de nombreux appels à projet, sur des thématiques très précises, pour parfois des petits montants. Le Pôle XXI est 100% dépendant de subventions mais a la chance de ne pas payer de loyer (bail emphytéotique avec la mairie) ni de salaire (projet uniquement bénévole), comme le Relais de l’Espinas. Le Vesseaux mère est également 100% dépendant d’aides publiques. Une autre source de revenu est le crowdfunding pour des besoins ponctuels, sur des projets spécifiques comme ce fût le cas pour le four à pain du Relais de l’Espinas, ou pour la rénovation de la Maison de la transition de Châteauneuf-sur-Loire. Également, les dons de particuliers, le mécénat, les adhésions annuelles, les activités rémunératrices du tiers-lieu et les prêts bancaires sont d’autres façons de collecter de l’argent pour le projet.

Activités rémunératrices : lesquelles choisir ?

Boutique de loisirs créatifs en réemploi, Les Petites Choses — Avignon
Séjours en kerterre proposés à La Filerie

Nous avions énoncé dans notre deuxième article notre vision quant au choix des activités : elles sont dépendantes du lieu et des besoins des habitant.e.s. Elles ne doivent pas faire concurrence à d’autres structures du territoire, et doivent répondre aux besoins réels des habitant.es. Les activités génèrent du revenu de plusieurs façons :

  • La vente d’un produit ou d’un service : formation et mise à disposition de connaissances, services d’accompagnement, de coaching, de tutorat, vente de boissons, d’alimentation… C’est le cas du café associatif Sauvages sur un plateau qui vit principalement des recettes du restaurant ou de l’Alternatibar qui vit des recettes des ventes de bières (et des dons et adhésions).
  • Le droit d’usage sur site : il vise à faire payer la mise à disposition d’équipement sur le lieu : imprimante, connexion internet, matériel informatique…
  • La location : de matériel audiovisuel, d’espaces… C’est le cas de la Manufacture des Capucins qui fait reposer ses recettes sur la location d’espaces : location d’un local pour un café-restaurant, espace de coworking, salles de réunions.
  • L’abonnement : il consiste à faire payer un montant forfaitaire permettant l’accès continu à un service pendant la période couverte (coworking, bureaux privés…).

Si les tiers-lieux sont des lieux uniques, façonnés par une communauté propre, on retrouve dans leur modèle économique un socle commun, répondant à des besoins communs à tout territoire.

Les services et activités proposés par la Conciergerie de quartier, à Nantes

Ainsi, il n’est pas rare de retrouver ces différents pôles dans les projets que nous avons rencontrés :

  • Un PÔLE SERVICES : des services de proximité, privés ou publics (crèche, centre de loisirs, périscolaire, prêt de matériel de bricolage, espace extérieur partagé (jeux d’enfants, terrasse, jardin).
  • Un PÔLE NUMÉRIQUE : des ateliers, des formations, un accompagnement aux démarches dématérialisées, un point de médiation numérique ou un fablab…
  • Un PÔLE TRAVAIL : des espaces de travail et de réunion (coworking), des offres d’emploi, des formations, des conseils et des rencontres professionnelles, un forum des métiers…
  • Un PÔLE FORMATION: un accompagnement des entrepreneurs, des porteurs de projets, des jeunes, d’artistes, des formations, un incubateur.
  • Un PÔLE AGRO-ALIMENTAIRE : des ateliers cuisine, des jardins partagés, de la vente de produits en circuits courts, un marché de producteurs, un projet alimentaire territorial, un restaurant associatif, un salon de thé, une cantine, une épicerie locale, etc.
  • Un PÔLE CULTUREL / LOISIRS : des festivals, des rencontres, des ateliers couture, réparation de vélo, yoga, sophrologie…), des animations, du théâtre, des concerts, des résidences d’artistes, une librairie, un cinéma, un café/bar associatif, une boutique d’artisanat, une galerie d’art, des espaces ludiques (jeux vidéos, arcades, jeux de sociétés, mur d’escalade…).
  • D’autres activités autour du tourisme (coliving, eco tourisme, yourte), de la seconde main / réparation (friperie, ressourcerie, garage solidaire), de l’hébergement d’urgence pour les personnes en situation de précarité (accompagnement administratif, réinsertion professionnelle, bilan de compétences…).
Les activités et espaces du Vesseaux Mère, en Ardèche

Certains tiers-lieux ruraux peuvent proposer des modèles qui s’apparentent à une “place du village” en proposant des services du quotidien : bureau de poste, conciergerie, espaces dédiés aux pratiques d’activités physiques ou de loisir, aire de jeux pour enfants, potagers… Un bel exemple de modèle économique hybride est celui de Maison Glaz, qui vit à 40% des rentes de son espace de coworking, à 40% de l’écotourisme lié à sa localisation en bord de plage et le reste via une levée de fonds.

Les tiers-lieux ne sont donc pas des projets pensés dans une optique de créer une forte croissance, mais sont plutôt animés par une logique sociale, environnementale ou à des fins d’utilité publique. Ces lieux ne reposent pas sur une vision monétaire, ce qui ne les dispense pas pour autant de devoir construire un modèle économique visant au minimum un équilibre financier. Ils portent plutôt des valeurs de partage, de solidarité, de sobriété et de décroissance : DIY, récupération, troc de compétences, services gratuits… Ces valeurs peuvent s’incarner concrètement dans des logiques de co-production, d’open source et de gratuité, comme les Fab Labs qui rendent plus accessibles au public les sciences, la technique, et la notion de propriété intellectuelle. Nous parlerons de ces logiques de décroissance dans notre prochain article.

La route est encore longue pour atteindre des modèles stables et gagner en indépendance vis-à-vis des subventions. Plus que jamais, la force des tiers-lieux revêt dans la force du collectif, qu’il s’agisse de compétences, de temps mis à disposition pour faire évoluer ces projets, de mise en commun de patrimoine immobilier : de nombreuses pistes sont à expérimenter.

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Ressources

  • Comment créer un tiers-lieu rural ? Guide proposé par Familles rurales, Editions Octobre 2020
  • Les modèles économiques des tiers-lieux Stéphanois, par OpenScop, David Réchatin, responsable du comité de Recherche / Action, disponible sur Movilab.org
  • Les modèles économiques des Tiers Lieux, disponible sur Movilab.org
  • Le paradigme économique des Tiers-lieux, par Raphaël Besson, Août 2014, EchoSciences Grenoble

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Nous sommes 2 amies, Manon et Noémie, qui sommes parties sillonner 6 régions de France à la découverte des Tiers-lieux durant 3 mois. Voici leur histoire !

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