Villes VS campagnes : quelles différences et complémentarités pour les tiers-lieux ?

S i la notion de tiers-lieux a évolué, sa définition initiale proposée par le sociologue Ray Oldenburg concernait plutôt des lieux urbains, ne relevant ni du domicile, ni du travail, entre l’espace public et privé. Puis, la notion a été rapidement rattachée aux espaces de coworking et aux “fablabs”, en zone plutôt urbaine également, avec un accès au numérique facilité par les politiques de la ville. Mais si le concept a été porté depuis son apparition par des acteurs plutôt urbains, les tiers-lieux sont pourtant complémentaires avec des pratiques qui ont toujours existées en milieu rural : les MJC (Maison des Jeunes et de la Culture), les centres sociaux et foyers ruraux.

Le territoire métropolitain semble en premier lieu être un terreau vraiment propice à l’attractivité des tiers-lieux (densité forte de population, diversité sociale, bonne connexion Internet…). Or, d’après Raphaël Besson, depuis 2012, on constate également un développement des tiers-lieux dans les territoires périurbains et ruraux, avec des enjeux communs aux tiers-lieux urbains, mais des dynamiques parfois propres au mode de vie à la campagne. Comment cela s’incarne-t-il ? Sommes-nous en train de changer de paradigme ?

Peut-on déjà parler d’exode urbain ?

La pandémie du covid-19 a mis le télétravail sous le feu des projecteurs, permettant un retour aux sources pour de nombreux.ses français.es, avec des réflexions en profondeur sur leur lieu de travail et leur lieu de vie, du moins pour les plus privilégié.es. Quitter la ville pour travailler ou vivre à la campagne apparaît comme une proposition attractive pour beaucoup de citadins. Déjà en route depuis quelques années, cet exode urbain s’accentue aujourd’hui.

Le coliving El Capitan, en Suisse Normande

Le calme, la verdure, la tranquillité, les liens avec ses voisins, la proximité, la qualité de l’air, de vie… Sur le papier, les campagnes ont tout pour séduire de nouveaux habitant.e.s qui voudraient ralentir. Ces habitant.e.s, on les appelle les « rurbains » : des jeunes cadres exerçant une profession « télétravaillable » qui constatent une baisse de leur qualité de vie en ville et qui décident de s’installer à la campagne. Ces exodes favorisent l’arrivée de nouvelles compétences en milieu rural, et l’arrivée donc de nouveaux projets : bibliobus, cinéma itinérant…

“La campagne s’est transformée : autoroutes, gares TGV, haut débit, développement des services… S’y installer aujourd’hui, ce n’est pas un refus de la ville comme en 1968, c’est une prise de distance : on continuera d’aller en ville pour son travail ou pour aller au cinéma”. (Jean Viard).

En ville, la concentration des activités économiques, des opportunités d’emplois et des ressources ont contribué à l’amélioration générale d’un certain niveau de vie, tout en créant des inégalités territoriales profondes avec les campagnes. Avec le système économique actuel, les biens, services et ressources sont concentrés dans les centres-villes, attirant de plus en plus les habitant.e.s de la campagne vers la ville et créant des déserts ruraux ou des villages dortoirs. Mais au fil du temps, les espaces urbains se sont saturés, et la qualité de vie attendue dans les grandes villes a largement diminué. Par la baisse de la qualité de vie, on entend une densité de population très élevée à l’origine d’un stress durable : pollution sonore, environnementale, mouvements de foule. La société de l’urgence dépeinte par la sociologue Nicole Aubert ou bien la société de l’accélération que décrit le sociologue Hartmut Rosa se font ressentir plus que jamais. Également, un manque d’espaces verts, de calme, et des prix élevés (immobiliers, consommation). Cette sensation de perte de qualité de vie est aussi liée aux trajets domicile-travail, avec des embouteillages impactant la vie sociale et le temps libre disponible pour la vie de famille, les activités de loisirs, le repos. Ces trajets, lorsqu’ils sont réalisés en voiture, représentent un coût financier pour les usagers, mais aussi un coût environnemental pour la planète. Nous voyons donc ici la nécessité d’une réduction ou d’une disparition de ces trajets domicile-travail, notamment par la promotion de nouvelles formes de travail (télétravail, coworking près de chez soi…).

Des enjeux communs aux territoires ruraux et urbains

Comme nous l’avons exposé dans notre premier article, les tiers-lieux sont des projets hybrides, aux multiples activités et des lieux ressources à l’échelle locale. Ils répondent à de véritables objectifs de développement du tissu local : promotion de nouvelles formes de travail (télétravail, coworking), de nouvelles activités économiques, soutien à la production et aux savoir-faire locaux, dynamisme culturel et associatif, etc.

Ordinateur accessible au restaurant associatif Sauvages sur un plateau

Les projets de tiers-lieux ont en commun l’ambition de rassembler les publics : générer de la convivialité, proposer des espaces publics partagés de rencontre, des lieux intergénérationnels d’entraide, et de mixité sociale. Ils rassemblent aussi des projets associatifs, des travailleurs indépendant.es, etc. Rassembler, c’est aussi rompre l’isolement. Les tiers-lieux participent à diminuer le sentiment de solitude dans les campagnes, celui de l’anonymat dans les grandes villes, ou encore celui de l’abandon dans les quartiers prioritaires des villes (QPV). Ils permettent aussi de rendre accessibles des équipements mutualisés (bibliothèque, accès internet, salles de réunions…) de même que l’information.

Si ces enjeux sont communs à tous les tiers-lieux, d’autres sont spécifiques aux territoires ruraux

On observe depuis déjà quelques années un déclin des villages, un manque de dynamisme économique, avec des commerces et services qui ferment au profit de centres commerciaux et d’offres de divertissement centralisées. Tout en se repeuplant, les campagnes continuent de voir partir leurs jeunes (trouver un emploi, faire leurs études, sortir), mais aussi leurs médecins (besoins forts en ville, salaires plus élevés).

Un autre enjeu propre aux campagnes est bien sûr la fracture numérique. Antoine Burret rappelle qu’au début des années 2000, une politique de développement de la fibre optique s’est déployée au niveau national. Cette dynamique a favorisé l’émergence des tiers-lieux sous la forme de fablab ou d’espaces de coworking permettant de développer l’accès au numérique. Malgré cette avancée, de nombreuses personnes ont encore besoin d’aide pour envoyer des mails, utiliser Internet et effectuer des démarches administratives. Ce besoin est exacerbé par ce que l’on appelle les “zones blanches”, des zones avec très peu ou pas de couverture réseau. Ces zones ont provoqué la fuite des actifs vers les métropoles. Nous l’aurons compris, une véritable demande existe, que ce soit des personnes âgées ou des plus de 30 ans, qui n’ont pas forcément été bercés par les nouvelles technologies.

Dans ce contexte, nous pensons réellement que les tiers-lieux constituent, au moins partiellement, une réponse à certains problèmes auxquels sont confrontés les milieux ruraux. Ils contribuent à retrouver des relais de croissance pour les activités locales, à moderniser les services publics de proximité et à retenir, voire attirer des télétravailleurs.

Atelier de cuisine collective au restaurant associatif Sauvages sur un plateau

Un des enjeux sera d’arriver à créer du lien entre les néo-ruraux et les populations établies depuis plus longtemps et de trouver des manières d’accueillir de nouveaux habitant.es et de rencontrer ses voisin.es, en associant confort, utilité et convivialité.

Des idées reçues à combattre

Dans cet article, lorsque nous parlons de tiers-lieux ruraux ou urbains, nous faisons référence aux territoires purement géographiques : métropole, villes, moyennes villes, villages. Mais ce n’est pas le territoire géographique en lui-même qui définit le type d’activités d’un tiers-lieu, mais bien les besoins de ses habitant.e.s. En aucun cas nous associons à ces notions un type d’activité en particulier. Il est pourtant facile de tomber dans le piège d’associer rapidement les tiers-lieux ruraux à des projets agricoles, voire même de les confondre avec des projets d’éco-lieux (qui ont des dynamiques proches, mais qui partent de la volonté première d’un collectif d’expérimenter le vivre-ensemble). Non, les activités agricoles ne sont pas réservées uniquement aux territoires ruraux. Bien qu’elles y soient proposées de manière plus spontanée (terres disponibles, lieux plus grands, loyers moins chers…), les villes tentent elles aussi de se reconnecter à ces activités (transformation, toits et potagers urbains, maraîchage sur petite surface). C’est le cas de la Manufacture des Capucins qui a développé son projet de tiers-lieu en plein cœur de la ville de Vernon, en Normandie, en lançant en premier lieu une programmation dédiée à la dynamisation du jardin (jardinage, plantations, cueillettes, création d’un compost, d’une mare, ateliers et visites pédagogiques auprès des écoles et des voisins…).

Le jardin potager de la Manufacture des Capucins, à Vernon

C’est aussi le cas du projet de la Recyclerie aux portes de Paris, avec une ferme urbaine de près de 1000m2 (forêt comestible, compost, ruches, poulailler, potager collectif de 400m2, visites pédagogiques…).

Il est de même parfois facile d’associer des projets urbains uniquement à des projets d’espaces de coworking (accès internet, travailleurs regroupés en ville). Il n’en est rien et nous avons rencontré des modèles de réussite dans des territoires plus isolés : El Capitan, L’Arbre, Maison Glaz, la Distillerie, ou encore Espace Cosmos qui regroupent ou rassemblent des projets d’indépendants locaux, qui louent des bureaux, des salles de séminaires, de réunions, du matériel informatique…

La seule tendance réelle que nous avons pu observer en termes d’activité est le fait que certains tiers-lieux ruraux ont la chance de pouvoir profiter de leur emplacement géographique près de lieux touristiques pour proposer de l’hébergement de type gîte : c’est le cas du coliving de l’Arbre situé à 10km des plages du débarquement, du coliving El Capitan implanté au cœur des magnifiques paysages de la Suisse Normande, de Maison Glaz au bord de très belles plages de surf. A l’inverse, un autre type d’hébergement est plutôt proposé en ville, il s’agit de l’hébergement d’urgence, comme les Grands Voisins à Paris répliqué à Coco Velten à Marseille par les mêmes structures.

Face aux crises touchant tant les villes que les campagnes, l’enjeu de complémentarité entre les deux types d’espaces n’a jamais été aussi fort : quête de revenus complémentaires en ville, maisons secondaires à la campagne, accès facilité à l’information en ville, enjeu de ravitaillement des zones urbaines via les zones rurales par la diversification de l’activité agricole (qualité des produits, circuits courts)… Tant d’enjeux sociétaux communs qui animent et motivent actuellement des projets de tiers-lieux. Les lignes bougent, les attractivités des territoires se renversent de décennie en décennie, mais les besoins de créer des tiers-lieux sont aussi forts d’un côté comme de l’autre, et il y a encore de la place pour tenter de changer de paradigme. Alors, prêt.e ?

Ressources

  • Tiers-lieux ruraux : des espaces d’accueil, d’échanges et d’expérimentation, dossier Transrural Initiatives, Sept-Oct 2018, n°470
  • Raphaël Besson. Rôle et limites des tiers-lieux dans la fabrique des villes contemporaines. Territoire en mouvement. Revue de Géographie et d’Aménagement, Université des Sciences et Technologies de Lille, 2017, La révolution numérique : tiers-lieux, hauts-lieux et territorialisation.
  • Besson, R., 2017, « La régénération des territoires ruraux par les Tiers Lieux. Le cas des Tiers Lieux Creusois », Urbanews, 18 septembre 2017
  • Burret, Antoine. « Démocratiser les tiers-lieux », Multitudes, vol. 52, no. 1, 2013, pp. 89–97.
  • Comment créer un tiers-lieu rural ? Guide proposé par Familles rurales, Editions Octobre 2020
  • Quelles solutions de tiers-lieux ruraux et péri-urbains ?
  • Villes et campagnes en relations : regards croisés Nords-Suds, Paris, 9–11 juin 2015 Colloque organisé par le Labex DynamiTe
  • Les Tiers Lieux au service du développement des territoires ruraux — Novembre 2020, Banque des Territoires
  • Les tiers-lieux : une conséquence de l’évolution de l’organisation du travail pour une réponse à la redynamisation des territoires ruraux et périurbains, Mémoire de Master 2, Université de Montpellier, par Enora Jaffredo
  • Les Campagnes sont de retour : Qualité de vie, écologie, innovation, les Dossiers d’Alternatives Economiques

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Nous sommes 2 amies, Manon et Noémie, qui sommes parties sillonner 6 régions de France à la découverte des Tiers-lieux durant 3 mois. Voici leur histoire !

Nous sommes 2 amies, Manon et Noémie, qui sommes parties sillonner 6 régions de France à la découverte des Tiers-lieux durant 3 mois. Voici leur histoire !