Gouvernance partagée, intelligence collective, prise de décision : comment créer et maintenir un collectif ?

Une partie du collectif de la MYNE, à Villeurbanne

Qu’est-ce qu’un collectif ?

Dans cet article, nous aborderons la notion de collectif au sens de la rencontre entre personnes d’horizons divers, souhaitant agir et réfléchir ensemble pour faire face à une situation ou défendre une cause ou un but commun. Il est composé de membres égaux, pouvant faire des propositions aux autres membres et pouvant exercer des responsabilités. Concrètement, un collectif, dans le cadre d’un projet commun, sert à s’entraider, à monter en compétences et à développer de l’intelligence collective. Le collectif se réunit autour de valeurs, d’une charte et d’une vision commune. Mais pour que le collectif fonctionne, il doit y avoir un certain cadre, défini collectivement. Qu’est-ce qui nous réunit ? Comment et qui décide ? Comment règle-t-on nos désaccords ? Jusqu’où chacun.e est-il prêt à s’impliquer ? Où y trouve-t-on du plaisir ?

Mais alors, par où commencer ?

Une fois installé.es sur un lieu, il faut aller à la rencontre de son territoire : voisins, futurs partenaires et bénévoles, associations… Comment ? En organisant des évènements :

  • Une réunion publique ou des réunions d’information : portes ouvertes, réunion de rentrée, forum des associations… Cette réunion peut faire suite à des ateliers de co-construction pour impliquer un premier noyau de motivé.es
  • Des événements de convivialité, des temps informels : fête des voisins, apéritif, goûter, concerts, festival, repas partagés, marché de producteurs…
  • Des événements pédagogiques autour d’un thème : conférences, débats, projections, cueillettes…

A titre d’exemple, la Manufacture des Capucins à Vernon a réussi à créer un collectif de bénévoles engagé.es avant même l’ouverture du lieu, grâce à de nombreux événements autour de son jardin partagé. La communauté, naturellement engagée sur les enjeux d’écologie et d’environnement, représente un véritable moteur pour le projet. La Filerie, à Fresnes, a organisé une fête de fin de campagne de crowdfunding réunissant une centaine de personnes. La Maison de la Transition à Châteauneuf-sur-Loire a organisé une conférence sur l’après-pétrole qui a réuni une communauté plus précise et engagée. Enfin, les Greniers de Vineuil ont organisé des grandes portes ouvertes avant de se lancer dans l’achat collectif des bâtiments pour voir ce qu’il était possible d’en faire. Résultat ? 180 personnes étaient au rendez-vous, et le projet compte aujourd’hui 300 sociétaires.

D’autres projets ont pris le parti de laisser la communauté se créer d’elle-même. C’est le cas du projet des Ateliers des Capucins, à Brest, véritable place publique en accès libre, sans règlement intérieur. Ainsi, skateurs.euses, danseurs.euses sont venu.es s’approprier les longs couloirs du tiers-lieu, de même qu’une communauté de nounous, qui vient célébrer des anniversaires toutes les semaines.

Enfin, certains tiers-lieux ont intégré la question du public, et donc du futur collectif, dans l’ADN du projet, en ciblant un public précis : c’est le cas du SOLILAB, qui héberge les entreprises de l’ESS de Nantes, ou encore de la Cantine du Midi à Marseille qui met à disposition un lieu pour les habitant.es du quartier. Ainsi, des projets ont vu le jour, comme l’utilisation d’un four collectif, une radio populaire recueillant les témoignages de trottoir.

Le premier noyau du collectif étant maintenant constitué, ce n’est que le début de cette belle aventure humaine. Un groupe de personnes est une entité vivante, mouvante, qui connaît des phases d’essoufflement, des vagues d’abandon, des tensions, des conflits, des départs, des arrivées, des joies… Les noyaux se lient et se délient, les énergies des uns et des autres se fragilisent. Les porteurs.euses de projet doivent donc redoubler de créativité pour trouver des espaces de médiation et de joie.

Comment maintenir la dynamique d’un collectif ?

Pour la pérennité du projet et le bien-être de tous ses membres, il est important de mettre en place des actions pour maintenir une certaine dynamique :

  • Des rendez-vous réguliers et attendus, des rituels comme le tiers-lieu l’Arbre, près de Bayeux, qui met en place une guinguette tous les mardis, des soirées pizza tous les jeudis, des ateliers philo tous les dimanches. Il peut aussi s’agir d’apéritifs mensuels, de chantiers participatifs réguliers… Chaque projet doit trouver le format qui colle le plus avec ses valeurs et ses activités.
  • Des réunions de travail en autogestion comme la Coop 5 pour 100 à Caen, organisé en groupes de travail : “ressourcerie”, “épicerie”, “communication”, “jardinage”. Chaque groupe de travail est autonome dans ses prises de décision. Ils se réunissent au conseil de la Coop tous les 2 mois avec les représentants de chaque “collège”. En parallèle, un groupe coordonne les activités et événements hebdomadaires, et une autre réunion a lieu tous les mardis pour la logistique du lieu. La Verrière, à Nîmes, est un bel exemple de projet qui s’est fait dépassé par son collectif. Initialement, un appel à projet a été lancé par le propriétaire du lieu pour présenter le concept d’incubateur collaboratif, 100 personnes ont répondu présentes, une équipe s’est constituée, une charte autour du travail a été rédigée, des ateliers autour de la gouvernance ont été animés par les résident.es, et le collectif est devenu autonome, avec des résidents au comité de direction, décisionnaires dans la gestion quotidienne du lieu (ex : choix de la décoration).
La décoration des résident.es de la Verrière, à Nîmes
  • Un système d’adhésions avec renouvellement : qu’elles soient financières ou symboliques, les adhésions représentent une forme d’engagement, de responsabilisation et de soutien des bénévoles envers le projet.
Informations bénévoles de Sauvages sur un plateau, à Caen
  • Une information transparente : pour se sentir impliqué, le collectif doit être régulièrement tenu au courant des différentes avancées et actualités du projet. Il est important de soigner la communication interne sur les réseaux sociaux, via une newsletter, des groupes, etc. Il doit y avoir de la transparence sur les discussions stratégiques, via des espaces ouverts, laissant la possibilité à chacun.e de consulter, ou participer.
  • Ouvrir le tiers-lieu vers l’extérieur : même si un collectif semble solide, il est toujours important d’aller rencontrer ou confronter d’autres publics. C’est le cas de Madabrest, qui offre une programmation d’ateliers hors de ses murs.
  • L’aménagement du lieu : la manière dont est aménagé l’espace participe aussi à la dynamique d’un projet : des canapés, des plaids, apporteront de la convivialité, un tableau en libre accès incitant les personnes de passage à proposer une activité donneront une âme au lieu. Le restaurant associatif Sauvages sur un plateau à Caen, a dédié un de ses murs à une décoration participative, où chacun.e des résident.es du quartier peut accrocher un tableau ou un dessin.
La décoration participative de Sauvages sur un plateau, à Caen — La piscine à boules de la Colloc, à Lorient

Une fois ces actions mises en place, si le manque de dynamisme ou de motivation persistent dans votre projet, des incompréhensions peuvent émerger, voire des tensions. Mais la bonne nouvelle, c’est que des outils de gestion des conflits existent.

Quels outils pour fluidifier les relations humaines ?

  • La Communication Non Violente (CNV) : au quotidien, nos communications sont biaisées par les histoires que nous nous racontons et par nos interprétations, qui les rendent plus complexes. Nous n’avons pas conscience que nos histoires personnelles, nos peurs, nos croyances, notre besoin de contrôle, de reconnaissance, de considération interagissent avec les peurs des autres, et viennent parasiter nos interactions, pouvant nuire au projet collectif. La CNV propose donc de reconnecter chacun.e à une bonne écoute de soi-même, et des autres.
  • Les cercles restauratifs : ce sont des cercles de parole déclenchés par une personne qui se sent en conflit avec une autre, et qui va demander à un tiers d’être facilitateur.ice du cercle. Les deux personnes en conflit peuvent chacun.e inviter d’autres personnes à venir témoigner. Une des deux personnes “en conflit” expose ses ressentis, et relate sa vision des faits. L’autre personne doit y répondre uniquement en reformulant ce que la personne en face vient de dire. Si la formulation ne convient pas, alors la personne recommence. Il s’agit d’un bon exercice de compréhension mutuelle et d’empathie.
Les cercles de facilitation de la Bascule Argot, à Plouray

S’ils sont utilisés correctement, ces outils peuvent apaiser les relations humaines au quotidien à travers une bonne qualité d’écoute, de la bienveillance et de la communication. Mais ils ne sont que des outils au service d’une organisation plus générale.

Sortir de la verticalité

Le schéma le plus classique aujourd’hui implanté dans le monde du travail et de l’entreprise, est celui d’un organigramme vertical. Cette vision de la gouvernance n’est pas celle que l’on retrouve dans les projets de tiers-lieux que nous avons rencontrés, qui prônent plutôt l’horizontalité. Cela signifie qu’il peut y avoir un.e coordinateur.ice du projet, mais pas de chef en tant que tel. Les porteurs de projet doivent donc laisser de la place à tous.tes, en ayant conscience que le projet rêvé initialement va être dépassé par le collectif et les envies de chacun.e. Pour encourager l’autonomie, chaque mission doit être délégable. Les outils de gestion de projet doivent être ouverts : Google Drive, FramaTalk, FramaDate… Le tiers-lieu l’Arbre est par exemple organisé en branches (groupes de travail), et chaque branche est autonome dans sa gestion des réunions et dans sa prise de décision. Le projet Lica-europe, à Marseille, travaille beaucoup sur ces thématiques et propose des formations sur son site Internet.

La gouvernance en “branches” de l’Arbre, à Commes
L’organigramme horizontal du Vaisseaux Mère, en Ardèche

Un des autres écueils de la verticalité repose sur le choix de la gouvernance. Les retours d’expérience de notre road-trip nous permettent de dire qu’il n’est pas toujours bon de faire reposer tout son projet uniquement sur le bénévolat. Cela est possible, mais risqué puisque les engagements bénévoles sont assez mouvants. La question se pose alors d’ouvrir le collectif au salariat. Dans ce cas, il est important de cadrer leurs missions, leur rôle, le poids de leur voix au moment des votes… De nombreux projets commencent avec des bénévoles puis grandissent en salariant. C’est le cas de Maison Glaz à Gâvres, qui rémunère aujourd’hui 5 postes divers et 3 emplois en réinsertion.

Les personnes sont souvent d’accord sur les valeurs initiales du projet, mais les divergences naissent sur la façon concrète de les mettre en action. Sans processus clair, la prise de décision collective peut être laborieuse.

Quels outils pour prendre des décisions ou voter ?

Par manque de temps ou de ressources humaines, c’est la doocratie qui peut primer : celui qui fait décide ! Mais ce n’est pas un processus idéal, puisqu’il ne respecte pas les rythmes d’implication et d’intégration de chacun.e. D’autres outils existent, plus inclusifs :

  • Décision au consentement : une proposition est faite par le groupe de travail en charge du sujet (ex : utiliser un bâtiment pour en faire une salle de spectacles). Les autres membres de la réunion ont la possibilité de poser des questions, et la proposition est clarifiée. Une fois clarifiée, les personnes présentes ont le droit d’exprimer une ou plusieurs objections, à condition qu’elles soient bonifiées (améliorées). Il ne s’agit donc pas ici d’exprimer un désaccord sans le justifier. La nouvelle proposition prend en compte l’objection bonifiée, puis un tour de consentement a lieu. Ce processus s’oppose au consensus qui exige que tous les participant.es à une décision soient unanimes. Le projet d’éco-lieu Bascule Argoat, en Bretagne, utilise cet outil.
  • Les niveaux de participation : cet outil permet de responsabiliser chaque participant.e, qui se demande “à quel niveau je participe à cette réunion?” Est-ce pour information ? Pour consultation ? Pour co-construction ou pour décision ? Son degré d’implication aura un impact sur ses prises de parole et son poids dans la décision.
  • L’élection sans candidat : c’est un outil très utile par exemple pour élire le nouveau bureau d’une association en Assemblée Générale. Ici, les missions du. de la futur.e élu.e sont définies très clairement. Ensuite chaque électeur.ice met le nom d’une personne qu’il ou elle verrait bien à ce rôle et justifient leur vote (au moins une personne). Un.e électeur.ice prend la parole pour dire qui il.elle pense être bien pour le collectif. S’il y a des objections, elles doivent être bonifiées. Dans ce processus de vote, il n’y a donc pas de candidat déclaré au départ. Le projet LICA à Marseille a élu les représentant.es des rôles socles par élection sans candidat.
  • Vote au jugement majoritaire : avec ce type de vote, les électeurs.ices doivent voter et se faire un avis sur TOUS les candidat.es, avec des mentions : de “à rejeter” à “très bien”. Ce type de vote sort du choix binaire “pour” ou “contre” et remet le débat au centre des discussions.
  • Les outils de vote à distance (Framavox, Loomio) : ils permettent de prendre une décision en différé, avec un vote sur plusieurs jours. Cela permet aux absent.es de participer, et de prendre des décisions régulièrement, sans avoir à attendre les assemblées générales. Ce type d’outils favorise aussi la transparence sur les arguments et sur l’historique des échanges, afin d’ajuster au mieux la proposition pour atteindre le consensus.

Nous avons rencontré la fondatrice de l’éco-domaine du Bois du Barde en Bretagne qui s’est formée à la permaculture humaine et à l’holacratie : deux concepts qui étudient de près les gouvernances partagées. L’équipe a choisi une gouvernance en cercles (groupes de travail), avec une réunion par cercle chaque semaine, un cercle pour les décisions stratégiques, et un cercle de sages (consultatif). Ils s’appuient sur l’élection sans candidat et la gestion par consentement.

Vous avez désormais quelques pistes pour créer et maintenir un collectif au sein d’un tiers-lieu, ou de tout autre projet collaboratif. A vous de jouer !

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