Démonétisation, solidarité et décroissance : des tiers-lieux engagés

Kerterre installée à l’éco-lieu La Filerie dans le Centre-Val-de-Loire

Comme nous l’avons vu dans le précédent article, les tiers-lieux se fondent sur des modèles économiques assez variés, rarement sur une mono-activité mais plutôt de manière plurielle, pour éviter de dépendre d’un seul canal de revenus, ce qui les fragiliserait.

Nous pouvons ainsi considérer les tiers-lieux comme des lieux marchands avec des flux monétaires qui circulent : en effet, on y trouve parfois différentes formes de salariat et des activités payantes. D’un autre côté, notre société actuelle face au changement climatique, à la dégradation de nos écosystèmes et à l’explosion des inégalités sociales est en train d’amorcer une transformation de ses mœurs. La nouvelle génération se questionne et veut trouver du sens dans son emploi. Certains.es quittent les villes pour se reconnecter à la nature et y vivre de manière plus résiliente. En lien avec ce changement des mentalités, il est intéressant de constater que les tiers-lieux sont aussi des lieux propices à la déconstruction de notre modèle actuel “capitaliste”, basé sur la croissance à outrance et la surproductivité. Comment cela s’incarne t-il concrètement ? Quels impacts pour la société de demain ?

Les tiers-lieux questionnent le système marchand actuel, centralisé dans les grandes villes

Nouveaux dans l’espace public et de plus en plus installés en zone périurbaine ou rurale, les tiers-lieux correspondent à un besoin émergent de notre société. Ils recréent de l’activité au local par les espaces de travail partagé, la restauration, des nouvelles offres culturelles, de l’hébergement…et permettent ainsi d’envisager une activité et des divertissements décentralisés des grandes villes. De ce fait, le tissu local des petites et moyennes villes récupère plus de pouvoir : déviation des circuits classiques par l’offre de produits locaux, réappropriation du patrimoine et de l’offre culturelle…

Dans la continuité du questionnement du système actuel, les tiers-lieux développent de nouveaux types d’échanges que l’on pourrait qualifier de “non marchands”. On observe un retour du troc, qui permet des échanges directs de biens ou de services sans l’intermédiaire de la monnaie. C’est le cas du projet d’habitat partagé La Distillerie des vies, accolé au tiers lieu la Distillerie des rêves en Haute-Vienne, qui a accordé un séjour temporaire à titre gracieux dans un des lots habitable du lieu à un des habitants juriste en échange de la réalisation du montage juridique du lieu.

Tableau des participations de l’éco-lieu La Bascule Argoat en Centre-Bretagne

L’éco-lieu La Bascule Argoat est aussi dans la même démarche : chaque séjour d’un.e nouveau.elle résident.e peut être “payé” de différentes manières. De manière monétaire comme le fait de remplir l’essence du véhicule partagé de la maison, faire le plein de courses, donner une participation ou au contraire par la transmission de compétences ou de temps : aide au jardin, à la reconstruction du bâtiment, en donnant un cours de danse ou une formation particulière…etc

Dans les tiers-lieux, cela peut aussi s’incarner dans la restauration : les Grands Voisins proposaient des plats gratuits en échange de temps passé en cuisine…ou encore dans l’agriculture avec l’échange de graines semencières ou de temps de maraîchage contre des légumes. Chaque acteur.rice va ainsi apprendre de l’autre et se reconnecter à des savoir-faire manuels : un bon moyen pour sortir des circuits classiques d’offre et de demande.

Exemples de fourchettes de prix au restaurant associatif Sauvages sur un plateau

Néanmoins, quand vient le moment d’utiliser la monnaie comme contribution : d’autres cadres plus solidaires existent comme le prix libre et prix conscient, où chacun.e peut contribuer “consciemment” et “librement” en fonction de sa situation et de ses ressources actuelles. Cela vaut pour participer à une activité ou consommer un plat par exemple, tout en étant transparent sur le coût que cela représente pour le lieu. C’est le cas du restaurant associatif Sauvages sur un plateau, qui propose plusieurs types de prix pour ses repas. Certains.nes vont donner plus, d’autres moins, ce qui permet un équilibre final.

Nous avons également pu découvrir les règlements d’achats via des caisses autogérées par les clients : au sein du Relais de l’Espinas dans les Cévennes ou encore à La Drogueria de la Cantine du Midi à Marseille.

Ces formes d’échanges sont basées sur la confiance et le bon sens de tous.tes : elles valorisent les savoir-faire et être de chacun.e et viennent court-circuiter notre modèle classique d’achat et de remboursement de dette par la monnaie. Elles incarnent également des enjeux de solidarité et d’entraide.

Intrinsèquement : ils sont des lieux d’accueil et de solidarité

En effet, les tiers-lieux sont construits et pensés pour répondre aux besoins des habitants.tes d’un quartier, que le lieu soit dans une petite commune ou une grande ville. Qui dit besoin veut également dire accessibilité. Il est dans l’ADN des tiers-lieux d’être inclusif et rassembleur, peu importe l’âge et la situation financière. Évidemment cela n’est pas toujours facile à mettre en place mais certaines initiatives sont intéressantes.

Le tiers-lieu Coco Velten à Marseille est libre d’accès sans obligation de consommation : on peut profiter du Wifi, demander de l’eau ou du pain, aller aux toilettes, recharger son téléphone. Le sirop est également gratuit pour les enfants. Ces initiatives permettent aux plus précaires de profiter de l’espace, sans ressentir une quelconque pression à la consommation et se sentir bienvenus. C’est également le cas dans le restaurant associatif caennais Sauvages sur un plateau qui met à disposition des habitant.e.s du quartier des services publics : toilettes en libre accès, accès Internet et ordinateur, cours de piano gratuits, décoration participative du lieu.

Magasin gratuit du Relais de l’Espinas dans les Cévennes

On y trouve également un magasin gratuit de vêtements et d’objets où chacun.e peut y contribuer ou se servir gratuitement. Nous avons aussi retrouvé ces “free shops” dans les Cévennes au Relais de l’Espinas, en Normandie à El Capitan mais aussi au Vaisseau à Nîmes.

Les appels aux dons et collectes sont effectivement très répandus au sein des tiers-lieux, via des emplacements dédiés ou événements ponctuels : jouets pour les enfants, produits de première nécessité…L’initiative des “cafés suspendus” est aussi une bonne manière de favoriser la solidarité. Un.e client.e paye un café sans le consommer, plus tard un.e autre client.e dans le besoin peut en profiter sans payer de consommation.

Par ailleurs, les tiers-lieux ont été nombreux à s’investir pour les plus démunis durant les confinements liés au Covid-19. C’est le cas du projet de la Maison de la Transition à Châteauneuf-sur-Loire, qui a conçu des colis alimentaires pour les étudiants.tes et mis en place des cagnottes solidaires et des prêts pour les bénévoles dans le besoin.

Un aperçu des 10 000m² des Ateliers des Capucins à Brest

Enfin, les grands espaces détenus par certains tiers-lieux favorisent également la gratuité et l’accessibilité. C’est le cas des 10 000m² des Ateliers des Capucins à Brest, similaire au tiers-lieu Le 104 à Paris, qui prône l’accessibilité avec son entrée gratuite, une partie de ses expositions en libre accès sur ses murs et des espaces suffisamment grands pour la pratique de la danse, du skate ou autre. On retrouve aussi ces mêmes types d’espaces avec le projet de 45 000m² de La Friche de la Belle de Mai à Marseille. Malgré la différence des publics, l’espace que créent les tiers-lieux se veut ouvert à tous.tes.

Des lieux d’expérimentation pour le monde de demain

En plus d’être solidaires et inclusifs, les tiers-lieux œuvrent pour construire un horizon plus respectueux de la Terre et du monde d’après.

Tout d’abord au sein de leurs murs, par la construction ou la rénovation : les projets de tiers-lieux investissent des lieux en friche et à l’abandon (ancienne usine ou fabrique, gare, couvent, presbytère, école…) qui n’ont plus d’avenir et sont souvent voués à la destruction. Via les appels à projets des communes, ils peuvent ainsi perdurer.. C’est le cas du projet énorme de rénovation de la Manufacture des Capucins à Vernon qui souhaite réutiliser le maximum du bâtiment et des matériaux avant de construire, en collaboration avec un architecte engagé dans l’éco-conception. Ils préfèrent organiser des chantiers participatifs pour certaines rénovations simples comme poncer et repeindre des volets plutôt que d’acheter du neuf. Il y a une logique de réemploi, certes plus longue, mais cohérente avec des valeurs de décroissance.
On a retrouvé aussi cette dynamique d’appel aux dons plutôt qu’à l’achat dans plusieurs tiers-lieux : au gîte-coliving du tiers-lieu l’Arbre, toute la vaisselle, ustensiles, électroménager de la cuisine mais aussi certains meubles, chaises et même le vidéoprojecteur ou les chaussons sont issus de dons des bénévoles des environs. D’autres vont chercher des pépites dans les vides greniers ou ressourceries pour aménager leur espace : c’est le cas des Greniers de Vineuil proche de Chambord.

Quand il s’agit de construction, celle-ci est responsable et en collectif, avec des matériaux écologiques : l’éco-lieu La Filerie qui a construit des kerterres (petites maisons à base de chaux, de sable et de chanvre) dans son jardin pour l’accueil de ses woofeurs.euses ; ou encore la grande tiny house du Bois du Barde en Centre Bretagne, le bâtiment éco-conçu du Pôle XXI.

Le 1er data center à hydrogène vert basé à la Scierie à Avignon

Enfin, les valeurs de décroissance vont également concerner l’usage de l’alimentation en énergie des tiers lieux. Les projets vont choisir des fournisseurs d’énergie renouvelable comme Enercoop ou créer eux-mêmes leur énergie. C’est le cas du projet ambitieux du tiers-lieu La Scierie à Avignon qui sert de terrain d’expérimentation d’ Ecobio, un projet de village vertical bio-sourcé. Accompagné par L’Ademe, le bâtiment est ainsi conçu pour fournir des données de consommation et avoir en retour des mesures de paramètres des différentes activités. On y trouve également le 1er data center à hydrogène vert qui permet l’absence de toute énergie fossile.

Certains tiers-lieux vont utiliser les énergies solaires comme le tiers-lieu l’Arbre qui a posé des panneaux solaires sur son toit en Normandie ou encore Lica Europe à Marseille qui a développé un petit four solaire.

Cet effort de résilience va également toucher l’alimentation : les restaurants de tiers-lieu font le choix d’utiliser des invendus ou des produits locaux, bio quand cela est possible, avec des menus souvent végétariens. C’est le cas du restaurant Sauvages sur un plateau de Caen ou encore la cantine de la Coop 5 pour 100, le café de Maison Glaz dans le Morbihan.

Les différents engagements au local des tiers-lieux vont ainsi favoriser les circuits courts et recréer une économie d’échelle, où les différents services sont centralisés dans un petit périmètre. Ce dispositif préfigure de nouvelles façons de consommer et de produire plus sobrement pour nos territoires et en conscience de l’effondrement progressif des systèmes actuels. Ils incarnent une autre manière de vivre et une transition possible à tous les points de vue, y compris dans nos rapports humains. Alors, convaincu.e que les tiers-lieux sont l’avenir ? ;)

Ressources

Mobilité douce et enjeux des tiers-lieux : https://lafabriquedesmobilites.fr/blog/manifeste-inventons-hubs-de-demobilite?fbclid=IwAR2vflE7rpH5OvmccccLLJ_mnpXOpo-YwrhP8fZpa_SXBBeTcvb-h_OyXoE

Tiers-lieux et télétravail : https://theconversation.com/les-tiers-lieux-une-solution-au-teletravail-subi-163837?fbclid=IwAR19X2r0Z9tus-wamo1uzlSuVBodPI1iF8WshkvH7CiQv14gguoucC1Xk9o

Enquête jeune et emploi, So Many Ways : https://www.somanyways.co/carrieres-lineaires-cest-fini/

Besoin de retour à la nature et exode urbain : Livre L’Utopie Sauvage de Sébastien Dalgalarrondo et Tristan Fournier : https://www.arenes.fr/livre/lutopie-sauvage/

Point d’étape 2021 de Coco Velten

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Nous sommes 2 amies, Manon et Noémie, qui sommes parties sillonner 6 régions de France à la découverte des Tiers-lieux durant 3 mois. Voici leur histoire !

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